L’Ecoute et la VoixL'Ensemble Vocal Lucien Bass
Josquin des Prez (1440-1521)

-  Les musiciens font ce qu’ils peuvent des notes, Josquin en fait ce qu’il veut. (Martin Luther)
-  (...) en son temps très excellent et superéminent en sçavoir musical (...) (Tylman Susato, éditeur d’Anvers)
-  De Josquin, on peut dire qu’il fut, en musique, un monstre de la nature comme le fut en architecture, en peinture, en sculpture, notre Michelangelo (...) (Cosimo Bartoli, 1567)
-  Josquin aura la palme ayant été premier. (1576, dans la préface d’une édition d’œuvres de Roland de Lassus)

Qui connaît aujourd’hui Josquin des Prez, ce « Prince de la musique », comme le surnommaient ses contemporains ? Sa réputation, de son vivant, était supérieure à celle de tout autre musicien.

Pour les connaisseurs, cette réputation reste pleinement justifiée de nos jours. Ecoutez Jacques Chailley, professeur de musicologie à la Sorbonne, parlant de cette position d’équilibre de Josquin, entre Moyen Âge et Renaissance : « Il possède dans leur plénitude tous les caractères que l’on attribue à l’une et l’autre époque. »

La vie et l’œuvre de Josquin

La vie de Josquin est mal connue. Il est né vers 1440, quelque part dans le Nord : ses biographes le considèrent comme Français. Il passe, comme nombre de ses contemporains, une grande partie de sa carrière en Italie. Son univers culturel englobe ces trois dimensions : sa naissance en France, sa formation de chanteur, son long contact avec la culture italienne. En Italie, il connaîtra aussi bien le monde ecclésiastique que celui des cours princières. S’il fut d’abord chanteur de chœur dès 1459 à la cathédrale de Milan, puis musicien à la chapelle du château du Duc de Sforza, on retrouve ses traces en 1477 à Aix-en-Provence. On sait qu’il servit par la suite le Duc de Ferrare, ainsi que la chapelle papale. On sait aussi qu’il eut des liens avec la cour de France (Louis XII), celle de Bourgogne (Philippe le Beau). En 1504, il rentre définitivement en France, près de Valenciennes, et meurt en 1521.

Une vingtaine de messes, plus de cent motets, et environ soixante-dix chansons et pièces profanes sont attribués de façon certaine à Josquin. Cette production abondante, où tout est intéressant, s’échelonne sur un demi-siècle. Une longue vie a permis à Josquin d’atteindre sa vraie maturité, en lui donnant le temps, dans chaque domaine de sa production, de créer les formes de l’avenir.

Petrucci, le premier éditeur de musique - c’est lui qui eut l’idée d’adapter les techniques d’imprimerie à la musique - publie du vivant de Josquin trois volumes de ses messes, entre 1502 et 1514. La messe Pange lingua, grand chef-d’œuvre de la maturité, ne sera par contre publiée qu’en 1539, en Allemagne. Au cours du XVIe siècle seront ensuite réalisées de nombreuses éditions et copies manuscrites d’œuvres de Josquin.

Le style et l’influence de Josquin

Josquin appartient bien évidemment au temps des humanistes. Il conserve cependant une spiritualité, un sens du sacré, qui le rattache aux conceptions médiévales.

Du style et de la technique de ses prédécesseurs - Dufay, Ockeghem, etc. - Josquin a hérité une parfaite connaissance de toutes les subtilités du contrepoint (il s’agit de l’art d’entrelacer différentes lignes mélodiques, qui se croisent, se répondent, se conjuguent, créant un discours unitaire par la conjonction de diverses voix). Josquin prolonge, en les modifiant à sa guise, certains principes issus de l’Ars nova du XIVe siècle (l’isorythmie par exemple, chère à Guillaume de Machaut). Dans certaines œuvres, il recourt aux artifices d’écriture les plus complexes (augmentations, diminutions, canons, doubles canons, triples canons, canons "à l’écrevisse"...). Mais il le fait avec une telle aisance qu’on oublie la technique : l’impression reste l’équilibre et la facilité.

Tous les musiciens du XVIe siècle sont redevables à Josquin de leur technique, à tel point que le poète Ronsard cite comme ses disciples une bonne partie des musiciens de la première moitié du siècle. Josquin a marqué de son empreinte profonde tous les genres qu’il a abordés (messes, motets, chansons), contribuant à imposer le style « en imitation continue » qui devait prévaloir durant tout le XVIe siècle. Il a réalisé l’exploit d’être à la fois le plus savant et celui qui le montre le moins : sa liberté, son élégance, sa fluidité d’écriture ne seront jamais égalées.

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 par
Lucien BASS.