L’Ecoute et la VoixL'Ensemble Vocal Lucien Bass
Avec Zoltan KODALY, chantons juste !
Zoltan KODALY, dans l’introduction du premier fascicule de sa Méthode chorale, "exercices d’intonation à deux voix", résume magnifiquement ce que doit être la justesse d’un chœur, comment l’obtenir et, au delà, comment apprendre la musique en chantant.

(Traduction de Lucien Bass)

La plupart des professeurs de chant et des chefs de chœur croient que la meilleure façon pour contrôler la justesse soit le piano. Mais en fait le chant s’élabore en rapport avec les intervalles "naturels", qui sont acoustiquement corrects, et non en rapport au système tempéré. Même parfaitement accordé, un piano ne peut servir de critère pour le chant ; alors imaginons ce qu’il en est de ces instruments éternellement désaccordés que l’on trouve dans les écoles et les salles de répétition ! Et pourtant, combien de fois m’est-il arrivé de trouver un professeur cherchant à renforcer l’intonation incertaine de son chœur en se reposant sur un piano faux ! Et combien de fois un professeur pris dans les vagues d’un accompagnement au piano ne se rend-il même pas compte que son chœur s’est fourvoyé ! Ce qui arrive en général c’est que les voix baissent malgré le piano... Les premiers pas d’un débutant dans le royaume illimité des notes ne demandent pas à être soutenus par un instrument choisi par hasard, dont l’accord obéit à la gamme tempérée et dont le timbre a un caractère très variable ; ils demandent par contre le secours d’une deuxième voix. Il serait bien difficile de surévaluer les avantages apportés par le fait de chanter à deux voix ; et pourtant cette pratique est trop souvent mise en place très en retard. Elle favorise à tous points de vue le développement d’une bonne oreille, même quand il s’agit de chanter à l’unisson. C’est un fait que celui qui se contente de chanter à l’unisson n’apprend jamais à chanter juste. On n’apprend à chanter correctement à l’unisson - aussi paradoxal que cela paraisse - qu’en chantant à deux voix ; les voix trouvent ainsi mutuellement leur propre équilibre. Celui qui a déjà dans l’oreille l’idée claire de comment sonne "do - sol" saura chanter de façon correcte "do - sol".

Si chacun des deux groupes chantant perçoit la consonance comme juste - et on ne peut avoir une telle sensation que quand le piano se tait - alors l’intervalle lui-même sera juste. Dans un premier temps, pendant qu’un groupe chante "do", l’autre chantera "sol", puis le premier chantera "do - sol" et le second "sol - do". Charge à l’enseignant de bien vérifier que l’oreille ainsi se forme. La simultanéité du son garantit une intégration correcte, à l’inverse d’une méthode qui fait remonter la gamme marche après marche. Car une fois arrivé ainsi à la cinquième ou sixième note, il ne reste aucun souvenir de la première et les notes intermédiaires n’étant pas bien définies, ces cinquième ou sixième notes deviennent elles aussi peu solides. La méthode bien connue qui se base sur la gamme de do majeure ne peut que causer du tort à celui qui a l’ambition de chanter juste. Il est par contre essentiel de fixer les intervalles dans la mémoire l’un après l’autre, de façon à ce que la fonction tonale de chacun d’entre eux apparaisse clairement ; ils ne doivent pas se succéder l’un après l’autre comme les marches d’un escalier. Si les intervalles plus grands sont abordés en grimpant la gamme, on arrivera à les mettre en place péniblement et de façon imprécise. La gamme n’assumera sa juste dimension sonore que quand seront stabilisés depuis le début ses "piliers" : les note de la gamme pentatonique C-D-E-G-A, c’est à dire dans la solmisation do-re-mi-sol-la (d-r-m-s-l).

Je ne vois pas pourquoi les premiers exercices à deux voix ne pourraient pas être exécutés à l’aide de la solmisation et des paroles : selon moi la solmisation devrait précéder l’idée même de la notation musicale.

Les syllabes adoptées sont les suivantes :

Ce n’est pas la gamme réelle qui détermine la mise en place des syllabes, car "do" (mobile) sert toujours à désigner la tonique, et "si" la note sensible de chaque gamme. Dans les gammes mineures la première note est toujours "la", pendant que "do" reste la tonique de la gamme relative majeure.

Ayant atteint la sûreté de l’intonation, l’élève fera de rapides progrès dans la lecture musicale. Il est conseillé d’anticiper en proposant dès que possible une "expérience préventive" d’exercices rythmiques, là aussi à deux voix, comme des exercices physiques en couple. L’unisson, encore une fois, ne peut rivaliser avec cette possibilité offerte par une pratique musicale articulée sur deux plans superposés. Si l’école maternelle joue son rôle en développant le sens rythmique, la lecture à vue pourra être abordée dès l’école élémentaire.

Le but principal des exercices contenus dans ce livre est d’aider à atteindre une intonation juste ; on a donc cherché à éviter les difficultés de nature rythmique. Un son brillant et clair est la caractéristique des chœurs qui savent chanter juste ; les chœurs de jeunes seront ainsi capables de produire des notes basses inaccessibles autrement. La beauté du son ainsi obtenu confirme que l’on chante juste, et en est aussi la récompense. Cette beauté provient de la présence de combinaisons tonales et, dans les registres plus hauts, d’une plus grande vivacité des harmoniques.

Ces exercices, à l’exception des deux derniers, ne contiennent aucun demi-ton ; en effet si l’on attend pour les aborder d’avoir d’abord atteint une réelle assurance dans les tons entiers, il sera plus facile de conquérir une intonation correcte.

Enfin la solmisation relative peut se révéler de grande utilité, et il ne faudrait pas l’écarter trop hâtivement. On mémorise avec plus de facilité et de sûreté une succession de syllabes plutôt que de lettres ; en outre la syllabe par elle même indique sa propre fonction tonale : quand nous fixons en mémoire un intervalle, nous développons du même coup notre sens de la fonction tonale. En outre l’expérience nous enseigne que le chant est plus juste dans les pays et dans les écoles où l’on pratique la solmisation.

Quand ces exercices seront pleinement possédés les demi-tons ne présenteront plus de difficultés, car alors les solides "piliers" de la gamme pentatonique serviront de soutien .....

(viennent ensuite des conseils liés aux exercices eux-même)

Les "exercices d’intonation à deux voix" sont publiés chez Boosey& Hawkes, rèf. M202518885, en langue allemande. Ils existaient chez Carisch en langue italienne, réf. 21997.

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