L’Ecoute et la VoixL'Ensemble Vocal Lucien Bass
La Messe de Nostre Dame
Il s’agit d’une œuvre-clé dans l’histoire de la musique ocidentale. Longtemps réservée aux érudits, elle intéresse maintenant tous les amateurs de musique ancienne.

La Messe de Nostre-Dame, première messe polyphonique conçue comme un tout homogène - première "messe d’auteur" - domine toute la production musicale du XIVe siècle. On s’est longtemps demandé si elle devait être exclusivement chantée ou si l’on devait mêler des instruments aux voix. L’éventail des exécutions et versions discographiques de ces dernières décennies, toutes dignes d’intérêt, montre que Machaut est un créateur qui défie le temps, et que l’on peut le comprendre de diverses façons. On ne peut le comparer qu’avec un J.S.Bach, dont on a pu entendre les œuvres dans des interprétations intéressantes si différentes entre elles.

Ecoutez le début du Kyrie, extrait du disque Machaut :

Kyrie - 1 Mo
Kyrie
Début de la plage 2

Guillaume de Machaut a su opérer la synthèse de ce qu’il appelle, dans son Remède de Fortune, "la vieille et nouvelle forge". Sa messe a l’immense mérite de ne point renier la tradition du siècle passé tout en bénéficiant de toutes les acquisitions de l’"Ars nova".

« La messe de Machaut demeure un chef-d’œuvre isolé bien fait pour surprendre par sa grandiose étrangeté et séduire par son audacieux modernisme. Il plane comme un mystère dans cette composition plus raffinée que barbare, encore qu’en l’étudiant de près l’on n’a pas de peine à apercevoir qu’elle est l’ultime produit d’une tradition, mais d’une tradition magnifiée par un génie qui n’hésite pas à en bousculer la rigidité, à la vivifier par toute la fantaisie que permettent depuis Philippe de Vitry les conceptions rythmiques élargies de l’Ars nova, avec leurs possibilités infinies de syncopation et solidairement d’emploi renforcé des notes de passage dissonantes. »  [1]

"De quelque côté qu’on l’examine, la Messe Notre-Dame nous apparaît comme une œuvre capitale dans l’histoire du développement musical. Mais il reste un point, le principal, que la sèche analyse sur le papier est impuissante à mettre en relief, et que seul peut éclaircir l’artiste qui lui rendra sa vie sonore. C’est la profonde beauté qui se dégage de ses lignes parfois rugueuses, mais toujours prodigieusement vivantes, et par moment singulièrement émouvantes - je songe par exemple à l’extraordinaire oasis de méditation et de prière qu’est, au milieu de la déclamation rapide du Credo, le Qui propter nos homines."  [2]

Aspects techniques

Ecrite à 4 voix, les diverses parties de la Messe de Nostre-Dame ne sont pas de même facture. Il existe cependant de nombreux facteurs d’unité, le retour périodique de certains motifs mélodiques ou rythmiques, par exemple. C’est d’ailleurs là un pressentiment génial de ce qui sera plus tard la forme dite cyclique.

Le motet isorythmique Le Kyrie, le Sanctus, l’Agnus Dei et l’Ite missa est sont construits sur le modèle des "motets isorythmiques". Chacun d’eux est bâti d’après un chant grégorien organisé en thème générateur. Le grégorien d’origine se voit découpé en fragments isorythmiques, c’est-à-dire en périodes successives reproduisant exactement le même rythme. Cela donne la voix de "teneur", ou "tenor", autour de laquelle sont construites les autres voix (le "contratenor", le "motetus et le "triplum"). Dans le premier Kyrie, par exemple, le "ténor" reproduit successivement 7 fois le même rythme en valeurs longues : En contrepoint à ce "ténor isorythmique" le "contraténor" s’organise lui aussi en valeurs longues, alors que les parties supérieures (motetus et triplum) se développent plus librement dans un style fleuri, agrémenté de hoquets, quoiqu’on puisse y découvrir à maintes reprises un reflet de l’isorythmie des voix inférieures. Cette forme de composition rigoureuse, véritable monument d’architecture sonore, devint la forme favorite des musiciens de l’Ars nova (la nouvelle forge). Il faut dire que l’écriture du rythme est en pleine mutation : avec les méthodes d’écriture de l’"Ars nova", les plus grandes subtilités rythmiques deviennent visuellement représentables. Dès lors, les lignes mélodiques associées dans la polyphonie peuvent être diversifiées à l’infini... Il est amusant de noter la concordance entre cette nouvelle exigence musicale et l’invention de l’horloge moderne (la première horloge mécanique connue date de 1425...)

Le conduit Le Gloria et le Credo se rattachent à la technique du "conduit". Ce genre de composition était en honneur au XIIIe siècle. Contrairement au "motet", il n’y a pas dans le "conduit" de tenor liturgique. Les voix sont toutes laissées à l’imagination du compositeur, en particulier pour le rythme, avec une évolution vers le contrepoint note contre note, créant une polyphonie homorythmique. Cependant, ce genre n’est plus pratiqué par les musiciens de l’ars nova, et il s’agit de la vieille forge, que magnifie Machaut dans le Gloria et le Credo.

Harmonie C’est dans la Messe Nostre-Dame qu’apparaissent les premiers accords parfaits de trois sons employés comme tels, indépendamment du jeu des parties et de leurs rencontres fortuites. La partie centrale du Credo est un moment clé dans l’histoire de la musique : le premier passage de l’écriture horizontale à l’écriture verticale.

Chromatisme Au XIVe siècle, le développement des altérations va transformer l’aspect des lignes mélodiques. Mais dans la Messe Nostre-Dame, on entend déjà de véritables enchaînements chromatiques, bien au-delà des formules cadentielles "à doubles sensibles" en usage :

Abstraction L’analyse de cette grande messe polyphonique met en évidence un souci d’ordre, de symétrie, d’équilibre sous la diversité des formes. Établir une correspondance avec les concepts des architectures gothiques s’impose ici. Un tel édifice sonore dépasse les limites de la perception sensible pour atteindre à l’abstraction. On peut le rattacher aux concepts pythagoriciens et à la philosophie de Saint Augustin qui, dans son De musica, reconnaissait comme critère de la beauté d’une œuvre musicale la numerositas qu’elle contenait, c’est-à-dire sa participation à la beauté intelligible du nombre.

Texte de Lucien Bass, à partir des sources suivantes : Encyclopaedia universalis - Dominique Vellard (notices de ses CD Machaut), Jacques Chailley (préface de son édition de la Messe), Larousse de la musique.

Imprimer l'article :
 par
Lucien BASS.